Dans un récent billet de son blog
http://zen.viabloga.com/ Eric Rommeluère utilise le mot « foi », comme il en est coutumier
dans plusieurs de ses ouvrages. L’apparition de ce mot semble surprendre
certains de ses lecteurs, qui croient que le mot « foi » n’existe pas
dans le bouddhisme, à l’opposé du catholicisme où il est parfois employé à
l’excès. Il paraît bon de rappeler, très brièvement et en faisant violence par
cette rapidité à plus de 2000 ans de philosophie et d’exégèse, ce qu’est la foi
pour les catholiques et pour les bouddhistes.
La tradition catholique vécut
d’abord la foi, à la suite d’Augustin, comme première par rapport à la raison. « Je crois pour comprendre » :
cette célèbre formule d’Augustin permettait
de s’affranchir de l’intellectualisme grec et de sa vison du monde, d’affirmer
la force de conviction des premiers chrétiens et d’avancer l’idée que seul un
esprit dégagé des erreurs, déjà entré dans la Vérité, peut donner la pleine
mesure des capacités de l’intelligence humaine. La foi primait donc, et permettait
de comprendre le monde en alliance avec la raison qui se subordonnait à elle. Dans
une relecture hâtive et fautive de la pensée augustinienne, le XIXème siècle
opposera caricaturalement foi et raison, pensant ainsi lutter contre le
Positivisme et le Scientisme de son temps, alors qu’Augustin ne voulait en rien
ce conflit, puisqu’il considérait l’avoir rendu inutile grâce à la victoire de
la foi. L’apport de Thomas d’Aquin à ce débat fut de renouer les fils entre
pensée philosophique et pensée théologique et de proposer une synthèse
intellectuelle ; Benoît XVI, dans son allocation de l’Audience Générale du
16 Juin 2010 déclare ainsi : « La question
pressante était celle-ci : le monde de la rationalité, la philosophie pensée
sans le Christ, et le monde de la foi sont-ils compatibles? Ou bien
s'excluent-ils? Il ne manquait pas d'éléments qui affirmaient l'incompatibilité
entre les deux mondes, mais saint Thomas était fermement convaincu de leur
compatibilité — et même que la philosophie élaborée sans la connaissance du
Christ attendait en quelque sorte la lumière de Jésus pour être complète. Telle
a été la grande «surprise» de saint Thomas, qui a déterminé son parcours de
penseur. Montrer cette indépendance entre la philosophie et la théologie et,
dans le même temps, leur relation réciproque a été la mission historique du
grand maître. »
Le
Bouddhisme ne connut que très marginalement la querelle entre foi et raison ;
dès ses origines la pensée bouddhique affirme qu’il faut se défier d’une
croyance hâtive ou d’une confiance hâtive. Le
Majjhima-nikaya, II, 164 insiste sur ce point, prêtant au Bouddha des
propos explicites, enjoignant de se garder d’une foi aveugle : «même si on
a une foi forte en une chose, celle-ci peut être nulle, vaine ou fausse. »
Thich Nhat Hanh, en une langue plus moderne et sans doute plus accessible à nos
contemporains écrit : « Dans l’enseignement du Bouddha, la foi est
faite d’une substance appelée « vision profonde » ou
« expérience directe ». Un
maître veut transmette ce qu’il sait à ses disciples. Mais il ne peut
transmettre que des idées et non son expérience. Le disciple doit se faire sa
propre expérience. Le problème n’est pas de communiquer l’expérience en termes
d’idées ou de notions, mais d’aider le disciple à faire sa propre expérience. »
La foi
est un terme bouddhique, donc; le terme est rendu en pali par le mot saddha, qui fait partie des 5 pouvoirs (bala). La foi est un pouvoir qui,
d’après l’Anguttara-Nikkaya V, 15,
naît de l’effort et de la pratique, donc de l’épreuve de la vérification par la
pratique, et ne peut disparaître mais tend même à s’accroître par l’approfondissement
de cette pratique.
Avec
ses talents extraordinaires de pédagogue, Le Dalai Lama nous permet de conclure :
« Le mot tibétain pour foi est té-pa,
qui serait peut-être plus proche de confiance, ou d’assurance. La tradition
bouddhique distingue trois types de foi différents. Le premier est l’admiration
portée à une personne ou à un état particulier. La deuxième est la foi
désirante. On y trouve une notion d’émulation. Vous aspirez à atteindre cet
état. Le troisième type est la foi de conviction. Je pense que ces trois types
de foi trouvent leur équivalent dans le contexte chrétien. Ainsi, un chrétien
pratiquant qui lit et réfléchit sur la vie de Jésus peut éprouver une
admiration et une dévotion très forte pour Jésus. C’est le premier niveau de la
foi, la foi d’admiration et de dévotion. Après, en renforçant votre admiration
et votre foi, il devient possible d’accéder au second niveau, la foi d’aspiration.
Si vous étiez bouddhiste, vous
aspireriez à la bouddhéité. (…) Puis, une fois cette aspiration développée,
vous arrivez à la conviction profonde qu’il est possible de parfaire un tel
état. C’est le troisième niveau de foi. Je pense que ces trois niveaux de foi
sont également applicables dans les contextes bouddhiques et chrétiens. Le
bouddhisme souligne sans cesse le besoin d’allier la foi et la raison pour
avancer sur la voie spirituelle. Nagarjuna, le maître indien du IIème siècle,
déclare dans son fameux traité, La
Guirlande précieuse, que foi et raison, ou foi et analyse, sont requises de
l’aspirant spirituel. La foi vous conduit à un niveau plus élevé d’existence,
tandis que la raison et l’analyse vous mènent à la libération complète. Le point important
est que dans le contexte de notre propre pratique spirituelle, la foi doit être
fondée sur la raison et la compréhension. »
Sources :
Thich
Nath Hanh, Bouddha et Jésus sont frères,
Le Relié, 2001, p.57.
Dalaï-Lama,
Le Dalaï-Lama parle de Jésus, Jai lu,
1998, p.175-176.
Môhan
Wijayaratna, La philosophie du Bouddha, Editions Lis, 2000, p111-112.
Nyanatiloka,
Vocabulaire bouddhique de termes et
doctrines du canon pali, Paris, 1961.
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| Une peinture de Yahne Le Thoumelin, La montagne d'or. |